Supporter son équipe nationale favorite n'est pas une sinécure . Une néophyte en a fait les frais . Ici , elle raconte son odyssée de la CAN 2004 , dans un style non exempt de traits satiriques :
Emportée par la fougue de mes proches à vouloir assister à la finale de la Coupe d'Afrique des Nations , j'ai décidé de les suivre plus par curiosité que par nationalisme footbalistique , mais plus le temps passait , plus je m-improvisais « meilleure commentatrice sportive de l'événement » et par la suite « grande analyste politique de la défaite » !
Jeudi 12 février :
Notre chère compagnie nationale annonce des prix imbattables et des places pour tout le monde . Un vent de folie souffle sur Casa , Rabat ... , les groupes de forment , tout le monde veut être du voyage . Nous sommes sur la liste d'attente , mais nous ne perdons pas espoir , nous irons personnellement chercher ce trophée .
D'abord on annonce des places , des avions affrétés pour l'occasion , puis on dément l'information . Ce va-et-vient entre bonne et mauvaise nouvelle a duré les jours après la qualification du onze nationale pour la finale . La RAM ne pouvait pas prévoir ce débordement , et je la comprends , mais ce qui est navrant c'est qu'elle ne pouvait pas prévoir que les Lions de l'Atlas iraient loin dans cette compétition .
Vendredi 13 février :
Dépitée , triste , j'ai failli abdiquer , je me suis résigner à regarder la finale Maroc / Tunisie sur la petite lucarne . Et voilà qu'une agence de voyages annonce que Tunisair va affréter deux avions pour l'occasion . Sit-in toute la soirée devant l'agence , jusqu'à ce que l'on nous délivre nos billets ... Il est 22 heures . Départ à 5 heures du matin .
Nuit du vendredi à samedi :
Minuit , aéroport Mohammed V . J'ai cinq heures devant moi pour découvrir : le foot , les noms des joueurs , les points forts de l'équipe , et surtout notre abondant répertoire de chansons censées mettre en jambes nos joueurs .
L'aéroport se transforme en Centre de Formation des Supporters . Les gens affluent de rouge et vert vêtus , scandant des louanges à l'endroit de nos joueurs . En quelques heures , j'ai connu l'ivresse d'être supportrice de foot , et j'étais fermement résolue à ne jamais rater un match de l'équipe nationale .
La fête dans ces moments là , entre le son des darboukas et les obsédantes scies émanant de longs tubes en cuivres (désolée je n'ai pas le nom de cet étrange instrument ) , c'est bien mieux que des millions de soirées house .
Les répétitions se passent bien , quelqu'un a pensé à faire produire les paroles de l'hymne nationale en centaines d'exemplaires . Je ne fais plus semblant de connaître uniquement « bola hamra » !
En pleine médiation artistique , certains continuent de trousser de très belles rimes , exaltant les exploits de l'équipe contre l'Algérie , le Mali...
Décollage à 5h10 . Il nous est impossible de dormir dans l'avion , le personnel de bord tunisien subit nos élans de patriotisme , jamais il n'aurait transporté pareils passagers .
Médusés par notre comportement , surpris par nos cris de guerre , il a fait preuve d'un extraordinaire sang froid et n'a pas cessé de satisfaire nos moindres désirs , ou plutôt caprices.
Samedi 14 février :
Il est plus de 7 heures du matin , nous sommes en Tunisie , je suis littéralement soufflée par la propreté des lieux , l'organisation et surtout l'accueil du personnel de l'aéroport , « merhaba , merhaba , merhaba » , voilà ce que nous entendons de partout ... Je me pose beaucoup de questions . Si c'était l'inverse aurions-nous été si cordiaux ? Je n'en sais rien .
9 heures 30 : J'ai mal pour mon pays , nous sommes dans le bus mis à notre disposition , chaque bus est escorté par des véhicules de police . Ceux-ci sont très gentils , bien habillés , rasés de près , et les flics de la circulation roulent en 3.18 , au pire en Land Rover . C'est loin d'être la Tunisie que j'ai visité il y a dix ans de cela .
Dans le bus , ultime répétition . Nous nous sentons enfin prêts à affronter les tunisiens . Après une nuit d'endoctrinement intense , j'en ai fait une affaire personnelle . Nous admirons le paysage en bordure de la route , tout est propre , aucun détritus , aucun mendiant . Les voitures des nationaux abordent le drapeau local . L'accueil est mitigé . Certains nous font un geste de la main en guise de bienvenus , d'autres n'agissent qu'un doigt : celui du milieu ! Cela nous met en appétit . Justement , nous avons une faim de loup , de lion !
Enfin le stade , très grand , très majestueux ,et , surtout , neuf . Nous investissons les lieux sous le regard inquiet des officiers de police traumatisés par l'expérience algérienne !
La sécurité est la force de ce pays , ses agents sont souriants , présentables , et surtout , ils ne se montrent pas agressifs . Ils sont omniprésents , dans le public , derrière les gradins , sur les /côtes , prêts à canaliser la foule , mais contrairement à ce que l'on pourrait penser , ils n'ont pris aucun ton menaçant durant le match et se sont concentrés d'user de leur présence dissuasive . Les quatre heures qui ont précédées le match ont été chargées d'émotion , de pur bonheur , de joie extrême ...
C'était enivrant . Nous nous sentions investis d'un pouvoir de représentation vis-à-vis de nos concitoyens restés au pays . Le public tunisien nous observait , l'air provocateur . Nous étions soudés , solidaires , et nous reprenions en ch½ur les slogans lancés par nos foules .
Nos femmes étaient belles et souriantes , et déployaient une énergie incontrôlable sous les couleurs de notre drapeau qu'elles abordaient fièrement . Ce spectacle n'a pas échapper à la presse , empressée de figer ces instants de bonheur au féminin .
Les RME étaient là en force , ceux-là même qu'il nous arrive de honnir quand on les retrouve sur nos plages ; mais dans ce lieux , ils sont des nôtres . Nous sommes une seule et même famille , à qui l'on sourit , l'on parle . Et l'on se donne à l'accolade . Je suis surprise par le pouvoir fédérateur de ce sport et me surprend à souhaiter une coupe d'Afrique tous les six mois .
Je cherche des yeux une quelconque homogénéité dans le public tunisien , des couleurs communes , des chansons particulières , des mascottes , objets , instrument de musique , mais rien , à part leur drapeau national ,ne faisait l'unité de ces 52 000 personnes .
Les minutes s'égrènent rapidement , le match approche et notre immense joie se transforme en une légère inquiétude , sans que nous pressentions , un seul instant que nous allions revenir bredouilles .
Le sort en est jeté , le match est fini . Nous réussissons tant bien que mal à accepter l'inacceptable .Le désarroi se lit sur nos mines dépitées , et nous attendons que « nos preneurs en otages » veuillent bien nous libérer . En effet , la sécurité tunisienne a jugé bon de nous garder enfermés le temps que le public tunisien quitte le stade dans sa totalité Ce bagne forcé n'a fait que nous agacer encore plus , comme lorsque le public tunisien a hué notre hymne national , sifflé nos joueurs , ou lorsqu'ils nous ont bombardés de bouteilles en plastique .
Sur le chemin de l'aéroport , nous avons traversé la ville parce que notre chauffeur tunisien tenait à nous exposait à la clameur publique plutôt que de passer par le périphérique comme à l'aller . Mais j'en suis finalement ravie , parce que ce qu'ils appellent la foule en liesse n'est rien comparée à ce que l'on est capable de faire . Dans la rue , aucune émotion forte ne se lit sur leur visage, certes ils sont heureux d'être champions d'Afrique , mais au fond ils savent pertinemment que c'est la chance qu'il faut remercier . Le centre ville est différent de ce qu'on a vu en se rendant au stade , exigu , mal desservi , étroit , il n'affiche pas la propreté promise dès l'aéroport .
Rendez vous est pris , on l'espère , pour la coupe de monde 2006 en Allemagne . Quant à moi , j'ai quelques mois pour réviser les classiques des supporters marocains . A quand ces chansons en CD !
ZINEB LARAKI
La Vie Eco 20 / 02 / 2004